L’émotion historique
Pourquoi l’histoire nous fascine-t-elle tant ? C’est une question rhétorique, et je ne suis pas sûre de pouvoir y répondre clairement en ce qui me concerne. Étonnamment, la métaphore qui me vient à l’esprit est celle d’une envie de vertige, alors que j’ai en réalité peur dès que le sol s’éloigne de plus d’un mètre cinquante.

S’intéresser à l’histoire, c’est pour moi comme un grand vertige. En regardant un très vieux bâtiment, une très vieille œuvre, je peux me sentir submergée par l’idée des décennies, voire des siècles qui nous en séparent, et des milliers, dizaine de milliers voire millions de personnes qui ont pu l’observer avant moi. Certes, c’est un saut de puce par rapport à la chute libre ressentie par un géologue regardant un relief escarpé, ou un astronome observant le ciel étoilé, mais c’est aussi plus appréhendable.
Aimer les témoignages du passé est aussi peut-être une forme de nostalgie. Kundera, grand écrivain de la nostalgie, écrivait : “Le retour, en grec, se dit nostos. Algos signifie souffrance. La nostalgie est donc la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner.” Il décline ensuite le mot dans ses différents sens, et donne ses nuances dans chaque langue. Il en vient à mentionner qu’ “en espagnol, añoranza vient du verbe añorar (avoir de la nostalgie) qui vient du catalan enyorar, dérivé, lui, du mot latin ignorare (ignorer). Sous cet éclairage étymologique, la nostalgie apparaît comme la souffrance de l’ignorance1.”
C’est plutôt cette seconde définition qui me fait écho. Je n’ai pas à proprement parler envie de retourner à ces époques passées, avec un sentiment de “c’était mieux avant”. Mais je sens cette petite piqûre de ne pas avoir pu observer les époques passées, de n’avoir que des témoignages de seconde main, des ruines, ou autres fragments matériels. Peut-être un peu comme le sentiment d’immensité inconnue lorsque l’on pense à l’infinité de vies que l’on a pas eues, ou à la quasi totalité du monde que nous n’avons pas vu.
C’est peut-être un peu de tout cela, mêlé, qui participe à l’émotion de la découverte historique. Bien sûr, il y a aussi une dimension intellectuelle, puisqu’en apprenant sur l’histoire, on se crée une grille de lecture qui peut nous permettre de mieux appréhender les réalités présentes, et ces connexions sont passionnantes. Mais l’émotion vient d’ailleurs.
Les graffitis, traces populaires du passé
Pour en venir à notre sujet, passer mes doigts dans le creux de grafittis gravés dans la pierre fait partie de ces moments d’“émotion historique”. Si les bâtiments eux-mêmes et leurs gravures officielles peuvent déjà être vecteur de cette émotion, les graffitis sont encore plus personnels. Dans leur forme maladroite, ils disent “je suis là, j’existe”, “je veux laisser une trace de ce moment”, à l’image des témoignages laissés sur des tuiles ou sous un plancher, dont je vous parlais dans cet article.
Je parle ici des graffitis gravés car ce sont souvent les mieux conservés, même si l’on a pu retrouver et restaurer des graffitis peints ou même écrits au fusain à Pompéï par exemple2. Les bâtiments antiques en général permettent parfois d’assister à 2000 ans de menu vandalisme, comme au Colisée. D’ailleurs, pour ce dernier, des touristes indélicats continuent à vouloir laisser leur marque sur le bâtiment. En 2014, un touriste qui avait gravé un large « K » sur le monument a ainsi écopé de 20 000 € d’amende, et quatre ans de prison avec sursis3.
Les graffitis gravés se trouvent souvent sur les Eglises, qui ont traversé les siècles et connu des générations de petits (et grands) vandales. Les artisans, et notamment les compagnons, pouvaient aussi laisser leur nom sur leurs ouvrages.
Je me rappelle aussi avoir été très touchée par les très nombreux graffitis de la tour de la Lanterne à la Rochelle, laissés par des prisonniers de plusieurs nationalités du XVIIe au XIXe siècle. Certains sont très travaillés, et s’apparentent davantage à de la sculpture qu’au graffiti. Les prisonniers y témoignent de leur quotidien, des causes de leur emprisonnement, et décomptent même leurs jours derrière les barreaux.

On trouve parfois aussi des sortes de graffitis dans les habitations. En rénovant sa maison, et en débarrassant les murs de l’enduit en ciment qui y avait été appliqué par les précédents propriétaires, un ami a découvert des inscriptions de noms et dates dans l’ébrasement d’un fenêtre. A première vue, il pouvait s’agir de marques indiquant la taille d’enfants à une date donnée. Ont lit notamment « Picard », « Catherine« , « Paul(e ?) Picart », et un ensemble de dates entre 1830 et 1870.


Retracer l’histoire d’une maison grâce à la généalogie
C’est là que la généalogie entre en jeu. Si l’hypothèse première est donc qu’ils s’agissait d’enfants habitant la maison, nous pouvons en chercher la preuve dans les archives.
La bâtisse en question est une maison-moulin, établie sur un affluent de la Garonne. On la retrouve sur le cadastre napoléonien, ce qui indique qu’elle est antérieure à 1830. Au moment de l’établissement du cadastre, elle appartient à un certain « Marc Picard, meunier ». Elle passe ensuite vers 1870 à Jean-Jacques Picard, son fils aîné. En s’intéressant de plus près à ce dernier, on trouve qu’il a épousé Anne Seillé en 1832, et qu’ils ont eu cinq enfants :
– Catherine, née en 1833
– Marc, né en 1834
– Sophie, née en 1837
– Paule, née en 1838
– Marie, née en 1845
Plusieurs prénoms, ainsi que la période 1830-1845, correspondent donc bien aux inscriptions sur le mur qui étaient encore déchiffrables.
Ce sont les moments les plus gratifiants dans ce type de recherche : lorsque les archives révèlent ou éclairent ce qui, sous nos yeux, demeurait inexpliqué. Pourquoi l’agencement de cette pièce semble-t-il si étrange ? À quelle époque remonte cette extension ? Quels moyens financiers ont permis à une personne de faire ériger un manoir en pleine campagne ? Que signifient ces marques au sol visibles sur des photos aériennes ? Certes, toutes les questions ne trouveront pas réponse, mais chaque découverte, chaque élément concordant sont précieux. Ces indices, en tissant des liens entre le passé et le présent, contribuent à nourrir cette fameuse émotion historique.
N’hésitez pas à partager vos plus fortes émotions historiques ! 🙂
- Milan KUNDERA, L’Ignorance, 2000. ↩︎
- Par exemple : https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/archeologie/pompei-un-graffiti-modifie-la-date-de-l-eruption-du-vesuve_128664 ↩︎
- https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/video-un-touriste-russe-condamne-pour-avoir-grave-son-initiale-sur-le-colisee_755019.html ↩︎


